Quelle place est laissée d’une part au répertoire classique et d’autre part au répertoire moderne dans le théâtre universitaire envisagé dans sa globalité (les troupes et le travail des enseignants-chercheurs)?
Je souhaite aborder la question en prenant le TU dans sa dimension globale, plus largement que le théâtre joué par les troupes de théâtre universitaire et poser un certain nombre de questions à partir du constat de l’absence des textes du répertoire classique dans les productions du théâtre universitaire Français qui privilégie largement les « auteurs contemporains vivants ! », constat que je mets en relation avec une forme de résistance des étudiants à l’idée d’aborder ce répertoire.
En effet, à l’occasion d’un séminaire de Master sur la question de « La chute du père » dans le théâtre du XVIIe siècle et notamment chez Molière et Corneille, j’ai constaté qu’ils ne connaissaient pas ce théâtre sauf par ce que leur en avaient dit leurs professeurs. Ils ne l’avaient jamais lu, si ce n’est quelques extraits en classe du cycle secondaire et en avaient très rarement vu des représentations ! Pour le cours, je les ai prévenus à plusieurs reprises que nous analyserions L’Impromptu de Versailles et ai fixé une date. Au jour dit, deux étudiants l’avaient lu… ! cela m’a fait réfléchir sur les raisons de cette résistance.
Un fait dorénavant acquis est que le répertoire du théâtre contemporain s’est constitué du fait des générations précédentes en réaction à un théâtre usé, incapable de rendre compte du réel de manière satisfaisante et que la génération de 68 a grandi avec l’idée que la transgression des codes, la remise en cause des limites imposées étaient autant d’actes libératoires et progressistes. Après cette période de la création collective (dont a parlé Jean-Marc Larrue), cette démarche qui consistait à bousculer le théâtre établi s’est appuyée sur le répertoire contemporain qui émergeait, posant de nouvelles questions aux dramaturges, aux praticiens, aux chercheurs. Cela eu pour conséquence la mise à l’écart et parfois le rejet massif du répertoire classique à l’université (en France). Ce qui y a fortement contribué est la manière dont trop souvent encore l’enseignement du théâtre est programmé et exécuté en collège et lycées. D’autre part, il est indéniable que la multiplication des textes de théâtre contemporains augmente les possibilités d’expérimentation de formes nouvelles : monologues, ou au contraire, pièces écrites pour des personnages plus nombreux ou sans personnage, intégration des autres arts sur scène, rejet d’une tradition surannée, thématiques plus proches des préoccupations des jeunes et les interpellant à partir de leur propre culture. Ainsi, actuellement, en France, la rencontre des jeunes avec les nouvelles formes théâtrales se passe très bien. Leur adhésion immédiate à ces formes est largement soulignée.
Je me demande si la capacité critique revendiquée par les générations précédentes ne s’est pas tarie ou si ce qui paraissait à un moment subversif n’est pas devenu la nouvelle doxa et si les étudiants d’aujourd’hui ne sont pas dans une attitude de soumission aux idées de leurs aînés dont la manière de voir est acceptée comme une évidence. En effet, les étudiants sont adeptes du répertoire contemporain (de préférence, les contemporains vivants) ; les nouvelles formes semblent correspondre à l’expression de leur être, et, pourquoi pas ? mais remettent-ils en cause, d’une façon ou d’une autre, les conventions questionnées par ce théâtre ? lesquelles ? Ces nouvelles formes, auxquelles ils adhèrent vont-elles un jour devenir les limites qu’ils vont se fixer pour les dépasser ?
Il me semble important de souligner que cette adhésion des jeunes aux formes contemporaines n’apparaît pas dictée par une nécessité autre que conjoncturelle ni le résultat d’un choix esthétique ou d’une pensée sur le théâtre ou sur le monde. L’ancien théâtre qu’ils ne connaissent souvent que par ouï-dire est « nul » et « pourri » et on « s’y ennuie ». Pour la plupart, ils ne questionnent pas les conventions car ils n’en ont pas une conscience claire ou ne les connaissent pas et ne perçoivent pas ce que les nouvelles formes de théâtre remettent en question : pour eux, le théâtre est le présent du théâtre, celui qu’ils découvrent avec leur professeur que souvent ils adorent.
À mon avis, cela pose une question importante pour les enseignants chercheurs : quels sont, aujourd’hui, les rapports à tisser entre les pratiques du théâtre et les savoirs sur le théâtre dans le cadre de l’université ? Les jeunes n’ont-ils pas besoin de découvrir les conventions existantes passées et présentes, éventuellement de les expérimenter, de les travailler pour ensuite les questionner en rapport avec une tradition qui ne doit pas leur rester étrangère sans que pour autant ils s’y soumettent ?
Christiane Page, Professeur des universités, Rennes 2, 2009
